Les religions et le vivre ensemble

Les religions et le vivre ensemble

 

La question revient, lancinante, les religions sont-elles un obstacle au vivre ensemble ? Ceux qui la posent auraient tendance à répondre un peu rapidement par l’affirmative. Sont-ce les religions qui le sont ou la façon dont nous les instrumentalisons ? Parfois, il est vrai, comme des armes de mobilisation pour la destruction des autres, y compris à l’intérieur d’un même espace confessionnel ? Sont-ce les religions qui le sont ou l’agressivité que nous développons à leur égard quand nous ne respectons pas leurs patrimoines symboliques, quand nous nions leur contribution au bien commun, quand nous les excluons de l’espace public, quand nous dénaturons leur message, quand nous nous épargnons l’effort de le comprendre, de l’intérioriser et de l’approfondir ?

 

En simplifiant à l’excès et en s’en tenant à des considérations sociologiques et anthropologiques nécessairement réductrices quand il s’agit d’un tel objet, on peut dire que les religions ont une double fonction. L’une, qui intéresse plutôt les sociétés, tient au fait qu’elles sont de formidables productrices de culture, donc de repères identitaires collectivement partageables. L’autre qui concerne davantage les individualités, est de fournir des outils et une pédagogie de la construction de soi, indispensable pour la traversée de l’existence.

 

Actuellement, on trouve dans le même espace mondialisé, des facteurs qui s’opposent à ce que ces fonctions soient harmonieusement remplies. La revendication d’autonomie des personnes – l’un des traits de la modernité – a dévalué le fait religieux dans certains pays ; dans d’autres, elle a mis sur la défensive ceux pour lesquels il est au fondement de l’identité collective, ce qui explique, en partie, la résurgence de conduites agressives. Concomitamment, les individus, en voie d’autonomisation, n’ont pas encore disposé de suffisamment de temps pour construire leur identité individuelle sur des bases consistantes. Ils ont plutôt tendance à s’investir dans tout ce qui pourrait les distraire de se poser la question. Ils songent davantage à réactiver inlassablement leur désir, désir entretenu par les moyens de communication et, pour ceux qui en trouvent les moyens, jamais assouvi par la consommation. Certains cherchent à calmer la frustration de ne pouvoir satisfaire l’injonction contemporaine de se réaliser individuellement,  en préférant recourir à tout ce qui peut les intégrer à moindre frais dans une identité collective.

 

Les religions peuvent la leur fournir, même si ce n’est pas leur vocation essentielle et première. Elle serait plutôt d’aider l’individu à trouver les bases solides qui lui permettront de rester lui-même dans les conditions instables de l’existence et d’être suffisamment assuré de lui-même pour contribuer au bien commun. Mais cela demande un travail. Les religions insistent toutes sur le devoir de se former, de développer, par l’étude et la méditation, sa propre capacité à s’approprier un contenu d’expérience et d’interprétation, sans renoncer à son questionnement propre dans l’épaisseur de sa propre réalité. Encore faut-il qu’ici, on ne s’en tienne pas à un dogmatisme incapable d’intégrer les réalités anthropologiques contemporaines, et que, là, on ne préfère dénigrer ce type de savoir plutôt que de fournir et de respecter  l’effort à faire pour l’acquérir.

 

Patrick Boulte – janvier 2015

Diplômé d’HEC, est l’un des animateurs de l’association Solidarités Nouvelles face au Chômage et administrateur de Démocratie et Spiritualité. II a publié Le diagnostic des organisations appliqué aux associations (PUF, 1991), Individus en friche (DDB, 1995), et participé à La révolution du temps choisi (Albin Michel, 1980).

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